Mercure de France

  • Si je pense à elle ou prononce son nom, les premières images à surgir sont des clips : c'est elle qui danse, c'est elle à la platine dans le salon-navire, c'est elle à un concert, jamais loin de la scène, ou dans une boîte de nuit, jamais loin des enceintes. Elle danse, la sueur irise sa peau, elle a toujours une mèche de cheveux qui lui barre le front ou se colle à ses tempes, parfois une boucle plus longue descend jusqu'à sa bouche, qu'elle écarte en riant, heureuse comme on peut l'être en dansant sur une musique qu'on aime, qui nous transporte, nous hisse au ciel sur des arcs électriques.

    À l'été 1984, le narrateur apprend la mort de sa meilleure amie des suites d'un viol. Ils ont vingt ans, vivent de l'air du temps et, quand ce temps s'interrompt brutalement, c'est le vertige, la révolte, puis un très long silence. Tournant le dos au sordide du crime, indifférent à l'enquête policière qui ravale l'être aimé au seul rang de victime, trois décennies plus tard l'ami devenu écrivain choisit de faire revivre une personnalité fascinante, libre et lumineuse, de sauver sa mémoire faute d'avoir pu lui sauver la vie.
    C'est le roman d'une amitié et d'un Paris à l'unisson que nous livre Gilles Leroy avec ce portrait d'une jeune femme que l'on aurait aimé connaître.

  • 'Je me souvenais qu'un jour, dans une plaisanterie sans gaîté, Charlotte m'avait dit qu'après tous ses voyages à travers l'immense Russie, venir à pied jusqu'en France n'aurait pour elle rien d'impossible [...]. Au début, pendant de longs mois de misère et d'errances, mon rêve fou ressemblerait de près à cette bravade. J'imaginerais une femme vêtue de noir qui, aux toutes premières heures d'une matinée d'hiver sombre, entrerait dans une petite ville frontalière. [...]. Elle pousserait la porte d'un café au coin d'une étroite place endormie, s'installerait près de la fenêtre, à côté d'un calorifère. La patronne lui apporterait une tasse de thé. Et en regardant, derrière la vitre, la face tranquille des maisons à colombages, la femme murmurerait tout bas : "C'est la France... Je suis retournée en France. Après... après toute une vie."' Ce roman, superbement composé, a l'originalité de nous offrir de la France une vision mythique et lointaine, à travers les nombreux récits que Charlotte Lemonnier, 'égarée dans l'immensité neigeuse de la Russie', raconte à son petit-fils et confident. Cette France, qu'explore à son tour le narrateur, apparaît comme un regard neuf et pénétrant sur le monde.

  • La fille ne regardait pas l'objectif, d'ailleurs elle ne regardait rien, à part peut-être une pensée, un regret, un projet? à l'intérieur d'elle-même. Elle ne souriait pas. Elle était tout simplement absente. En quelques jours, une foule innombrable de gens croisa ce visage. Et tous se dirent qu'elle avait l'air de poser pour son propre avis de recherche.
    Lorsqu'elle constate la disparition de sa fille Adèle, seize ans, Marion panique. Fugue? accident? Elle prévient son ex-mari, la police... Au fil des heures, l'angoisse croît. Adèle reste introuvable. Quelques jours plus tard, un attentat perpétré par Daech au Forum des Halles tue vingt-cinq personnes. Et si Adèle faisait partie des victimes ? Sans relâche Marion appelle les numéros verts, les ministères, scrute la presse, les réseaux sociaux, traque les moindres indices... Jusqu'au jour où, sur une image saisie par une caméra de surveillance, elle reconnaît Adèle, dissimulée sous un hidjab... Sidération, incompréhension, culpabilité. L'inexorable quête d'une mère pour retrouver sa fille commence.

  • Gros-câlin

    Romain Gary

    Lorsqu'on a besoin d'étreinte pour être comblé dans ses lacunes, autour des épaules surtout, et dans le creux des reins, et que vous prenez trop conscience des deux bras qui vous manquent, un python de deux mètres vingt fait merveille. Gros-Câlin est capable de m'étreindre ainsi pendant des heures et des heures.

    Gros-Câlin paraît au Mercure de France en 1974. Il met en scène un employé de bureau qui, à défaut de trouver l'amour chez ses contemporains, s'éprend d'un python. L'auteur de ce premier roman, fable émouvante sur la solitude de l'homme moderne, est un certain Émile Ajar. La version publiée à l'époque ne correspond pas tout à fait au projet initial de son auteur qui avait en effet accepté d'en modifier la fin.
    On apprendra plus tard que derrière Émile Ajar se cache le célèbre Romain Gary. Dans son ouvrage posthume, Vie et mort d'Émile Ajar, il explique l'importance que revêt, à ses yeux et au regard de son oeuvre, la fin initiale de Gros-Câlin. Il suggère qu'elle puisse un jour être publiée séparément...
    Réalisant le souhait de l'auteur, cette nouvelle édition reprend le roman Gros-Câlin dans la version de 1974, et donne en supplément toute la fin 'écologique', retranscrite à partir du manuscrit original.

  • Fous le camp, vous lui dites, personne ne veut de toi, ni dans cette maison ni ailleurs, et ça ne l'atteint même pas, Seigneur.
    Zéro émotion, juste sa tête à claques, ses grands yeux bleus moqueurs et ce sourire bravache. Il a bien tenté de m'attendrir en désignant la fenêtre de sa chambre, le noir au-dehors, la neige : Tu réalises combien ça pèle ? Tu veux ma mort, sérieusement ? J'ai tenu bon.
    "Tu diras quoi à mon père ?"
    Il s'était calmé, comme s'il prenait conscience tout à coup que ses insultes et ses cris n'avaient rien empêché. Que c'était fini, son jeu avec moi.
    Lorraine, son mari et leurs quatre fils vivent sur une ancienne friche d'une ville du Wisconsin. La jeune mère se tue à la tâche et n'a, pour tenir, que Dieu et les cachets. Elle doit aussi affronter sa bête noire, Adam, le fils aîné réfractaire. L'adolescent sort à peine de détention qu'une rumeur s'en prend à sa sexualité. Lorraine n'a plus qu'une obsession : sauver le reste de sa famille.

  • Les sirènes du Pacifique Nouv.

    À deux cents mètres du rivage, la troupe dispersée commença de plonger. Tête en avant, comme des cormorans. Un court instant les jambes s'agitaient hors de l'eau, puis les pieds offraient brièvement leur dessous clair, deux mouettes blanches qui s'ébrouent, avant de s'enfoncer et disparaître. Contempler de loin les allées et venues de leurs mamans au travail fascinait les fillettes. Yumi suivait des yeux les plongeuses qui refaisaient surface, une main brandissant, vertical, leur outil. Cette lame de fer terminée en crochet servait à attraper oursins et gastéropodes.

    Yumi vit sur l'île Toshijima, au Japon. Sa mère est une ama. Cette activité consiste à plonger en apnée en eaux profondes pour recueillir ormeaux, huîtres et autres coquillages très prisés des Japonais. Dévolu aux femmes selon une tradition millénaire, ce métier dangereux leur confère une aura indéniable. Sur les traces de sa mère, Yumi veut donc devenir une ama respectée.
    Bientôt, Yumi rencontre l'amour en la personne de Ryo, l'instituteur : le bonheur semble à sa portée. Hélas, la Seconde Guerre mondiale éclate, Ryo est mobilisé et disparaît... Yumi doit se résoudre au mariage arrangé avec Hajime.

    À travers le destin de Yumi et son initiation au métier d'ama, Cédric Morgan propose aussi un tableau du Japon et de ses traumatismes : le départ des hommes à la guerre, la reddition humiliante, les non-dits autour des bombes atomiques, et l'entrée dans une certaine ' modernité '.

  • Il y avait le marché où papa et moi allions acheter le beurre danois. La motte jaune, crantée par la coupe, évoquait un gratte-ciel tronqué plus que les vertes prairies danoises. La saveur alliait l'onctuosité de l'herbe tendre à la fraîcheur des ruisselets. En face du marché, il y avait une quincaillerie, bric-à-brac d'objets singuliers, et dans la vitrine un ourson tout brun au poil ras, avec deux grands yeux en boutons. Je le désirais en silence. Un dimanche après la messe, mon père entra dans la boutique. En sortant, il me déposa le Teddy tout nu dans les bras.

    Lorsque Mme Lepire, dans sa maison de retraite, apprend que l'enquête concernant un certain Monsieur Roland Dilou, mort dans d'obscures circonstances cinquante ans auparavant, a été rouverte, c'est un choc. Et de se remémorer un passé lointain, resté trouble : des parents venus d'horizons diamétralement opposés (l'un wallon, l'autre flamand), une mère bipolaire, un père effacé mais adoré et, en effet, ce fameux Roland Dilou, psychiatre, de plus en plus présent au sein même de la cellule familiale... Qui était-il et que faisait-il réellement chez eux ? Peu à peu les pièces du puzzle se mettent en place et Mme Lepire entrevoit une réalité longtemps occultée.

    Avec une écriture tout en retenue, le premier roman de Michèle Terdiman évoque avec beaucoup de justesse et d'émotion la folie ordinaire, la transmission et les secrets de famille.

  • Un dimanche matin, Seymour découvre sur son paillasson une enveloppe contenant une offre étrange. Selon des instructions précises dictées par un certain Gordji, mi-marchand d'art mi-escroc cocaïné, il doit se rendre à Genève pour assister à une vente aux enchères et y acquérir trentetrois lots, trente-trois inestimables tableaux d'art moderne mis en vente par la famille Wittgenstein. Seymour plonge à corps perdu dans cette mission.
    Le voilà donc parti pour la Suisse. Enchérissant sans limites, Seymour rafle les oeuvres et laisse l'assistance sans voix. Les toiles entreposées dans le port franc de Genève doivent ensuite être expédiées à New York. Mais le seront-elles vraiment ? Car Seymour est imprévisible, il s'affranchit peu à peu de son commanditaire et semble vouloir le doubler.
    À quoi joue Seymour, cet anonyme aussi méticuleux qu'effacé qui se retrouve désormais poursuivi par des mafieux, qui séduit des inconnues et détourne des toiles de maîtres ?

    Pour son quatrième livre, Manuel Benguigui nous entraîne dans un étonnant roman aux allures de polar cynique, où il interroge subtilement les jeux de rôle qui font la vie sociale.

  • Les jours flottent autour de moi. Je ne sais pas comment m'y prendre, je n'ai prise sur rien. J'existe à la place d'un autre et cet autre est celui que j'étais avant. Je ne me retrouve pas, je me souviens seulement que je vais vivre. Pour le moment j'ai soif des garçons, d'idoles mouvantes, je ne pense qu'à ça, ils se substituent à la peur, ils transforment mes désordres, ils les rendent voluptueux, pendant ces minutes avec eux je dévisage la félicité, ils empêchent que je m'effondre. Je les quitte très vite, parfois je les vole, je ne m'attache à aucun.

    Après cinq années passées en prison à Nice, le narrateur saute dans un train de nuit pour retrouver Paris. Il a vingt ans, nous sommes en 1977. De Saint-Germain-des-Prés à la rue Sainte-Anne, du Sept au Palace, il accumule les amants et les amitiés improbables. Sa vie est brouillée et précise à la fois, il côtoie des garçons comme lui qui ne lui ressemblent pas tout à fait, des personnes célèbres aussi avec qui il entreprend des relations plus durables, parfois chaotiques. Le secret de son enfermement à Nice, dont il voudrait se décharger, court tout au long du récit et entrave la poursuite de son destin. Sa solitude est une force sensuelle et mélancolique, elle l'aidera finalement à grandir.

  • Une mère inconnue qui ressemble à Liz Taylor, un père tendrement aimé qui se prend pour Musset, un amant marié qui joue avec un revolver, un autre qui apparaît le jour de la mort de Beckett, des amies en Allemagne, en Corse, en Angleterre, dont parfois le souvenir a presque disparu, et un Je tantôt féminin, tantôt masculin, vulnérable ou assassin, apparaissent tour à tour, comme on abat des cartes, dans ce nouveau jeu d'Anne Serre placé sous le signe de Lewis Carroll. Un autoportrait en trente-trois facettes.

  • Immense poète russe, fervente amoureuse menant de front plusieurs liaisons à la fois : Rilke lui préfère Lou Andreas-Salomé, Pasternak en épouse une autre mais la protège jusqu'à sa mort, au bout d'une corde dans un grenier d'où elle avait vue sur le champ qu'elle grattait à mains nues à la recherche des pommes de terre oubliées des paysans. Une vie débordante d'épreuves :
    la misère pendant la guerre civile, sa fille de trois ans morte de faim dans un orphelinat, son mari qui se bat contre le régime soviétique... Rejetée par les poètes officiels, puis par la riche diaspora russe en France, elle retourne dans son pays pour mettre fin à sa vie d'errance. Enterrée sous une motte de terre anonyme dans le cimetière d'Elabouga, Marina Tsvétaïéva martyre de l'époque stalinienne.

  • Jeudi 18 février - À l'Acropole, de dix heures un quart à onze heures et demie. Elle soupe. Je prends un chocolat. Je la reconduis à sa porte. Propose un petit tour dans un coin de la gare, sans lumière, pour quelques baisers. Grand plaisir à la tenir dans mes bras. Je... J'ai des velléités de certaines petites choses. S'y refuse, par prudence. Je lui dis comme elle est déplaisante, en pareil cas.

    Le Journal particulier de Paul Léautaud, qui constitue une branche annexe de son fameux journal littéraire, est parvenu jusqu'à nous grâce à Marie Dormoy, sa maîtresse. Chargée de dactylographier le monumental Journal, elle en a ôté et isolé les pages la concernant, trop explicitement érotiques et sexuelles. Elles constituent le Journal particulier, dont le Mercure a déjà publié les années 1933, 1935 et 1936.
    En 1937, sur un coup de tête, Léautaud retire à sa maîtresse son statut de légataire universelle. Il se ressaisira bien vite et reconnaîtra que Marie Dormoy est bien celle qui protège à la fois l'homme, l'écrivain et son oeuvre avec une infinie dévotion amoureuse...

  • Le photographe ne voyait que la mère qui lavait ses cheveux rouges puis les nattait sous l'oeil de verre qui suivait ses bras nus levés haut pour fixer la masse de tresses au sommet du crâne. Clic clac malgré les regards désapprobateurs des voisins. Ne voyait qu'elle et ses cheveux mélangés à l'argile rouge. La boîte noire retombée sur la poitrine de l'homme, la mère n'aurait pas dû sourire mais rentrer chez elle, refermer sa porte, dérouler sa natte.

    Après le passage d'un photographe occidental, la femme aux cheveux rouges disparaît brutalement de la palmeraie où elle vivait, laissant derrière elle ses deux enfants bouleversés. Le mari et les enfants suivront les traces de la mère de ville en ville, et la retrouveront des mois plus tard sur les murs de Séville, devenue top model célèbre grâce au photographe. Ascension rapide suivie d'une chute brutale : l'engouement de l'Occident pour l'étrangère est de courte durée ; les mannequins noirs ne sont plus à la mode, remplacés par les Slaves éthérées... Misère et maladie rattrapent la reine d'hier.
    Avec son incroyable talent de romancière, Vénus Khoury-Ghata nous entraîne dans les rues et les faubourgs de Séville, et livre un roman tragique et drôle sur l'exil, la famille et la condition des migrants.

  • Alabama song

    Gilles Leroy

    Les garçons des clubs, les jeunes officiers du mess, je les tiens dans ma main gantée de fil blanc. Je suis Zelda Sayre. La fille du juge. La future fiancée du futur grand écrivain. Du jour où je l'ai vu, je n'ai plus cessé d'attendre. Et d'endurer, pour lui, avec lui, contre lui. Montgomery, Alabama, 1918. Quand Zelda, 'Belle du Sud', rencontre le lieutenant Scott Fitzgerald, sa vie prend un tournant décisif. Lui s'est juré de devenir écrivain : le succès retentissant de son premier roman lui donne raison. Le couple devient la coqueluche du Tout-New York. Mais Scott et Zelda ne sont encore que des enfants : propulsés dans le feu de la vie mondaine, ils ne tardent pas à se brûler les ailes... Gilles Leroy s'est glissé dans la peau de Zelda, au plus près de ses joies et de ses peines. Pour peindre avec une sensibilité rare le destin de celle qui, cannibalisée par son mari écrivain, dut lutter corps et âme pour exister... Mêlant avec brio éléments biographiques et imaginaires, Gilles Leroy signe ici son grand 'roman américain'.

  • Je connais tout de ces situations maintes fois rencontrées en trente ans de métier. Mais je n'ai jamais pu me faire à cette peur qui vous étreint lorsque vous sonnez à la porte d'un patient, que vous entendez dans le fond de son appartement des cris ou des râles ou, pire encore, le silence, et que vous n'avez aucun moyen de voler au secours de celle ou de celui qui a tant besoin de vous. Appeler les enfants, souvent occupés, loin, injoignables, tenter d'alerter un voisin qui a peut-être un double de la clef. En dernier recours : appeler les pompiers...

    Montpellier. Madeleine, Évelyne, Lilas, Léonor et Joseph sont infirmiers dans un cabinet médical. Parmi leurs patients, beaucoup de personnes âgées à qui ils prodiguent des soins, bien sûr, mais apportent surtout un peu de chaleur humaine. Ils se relaient auprès d'eux, créant un périmètre de protection. Parfois, il en faudrait peu pour qu'ils se laissent submerger. S'oublier et se perdre eux-mêmes, et ce serait alors tout un édifice fragile d'aide et d'assistance qui risquerait de vaciller...
    Dans ce roman bouleversant, Michèle Gazier rend un hommage délicat à ces femmes qui sont des passantes des temps modernes, aux avant-postes de la solidarité et de l'altruisme.

  • On en voit, dans le métier, des physiques exceptionnels et des visages saisissants. Lui, Lockhart, c'était autre chose. On voulait entrer dans sa lumière, dans sa sphère, on voulait le prendre dans ses bras et sentir comment c'était d'être dans ses bras. Ce je-ne-sais-quoi qui fait la différence entre un grand acteur et un génie, il l'avait. À l'époque, on appelait ça le it - tu l'avais ou pas. It, c'était le pouvoir de séduire les deux sexes en toute innocence, sans rien faire, juste en étant là. Un sortilège. 1948, Arizona. Quand Paul Young rencontre Bob Lockhart sur un plateau de cinéma, l'évidence saute aux yeux de tous : les deux hommes seront bien plus que de simples partenaires de jeu. Espionnés par les studios, la police des moeurs et la presse à scandale, les amants vivront sept années de passion, jusqu'à ce que Paul regagne le rang. Le voici cinquante ans plus tard, devenu sénateur et patriarche, qui joint sa voix à celles de deux autres inconditionnels : l'actrice Joanne Ellis, longtemps éprise de Bob, et Lenny Lieberman, l'agent presque frère. Émus, émerveillés encore, ils tissent à eux trois la légende de Lockhart. Toute histoire d'amour est aussi l'histoire d'un monde, nous dit Gilles Leroy : ici, une Amérique brillante, convulsive, déchirée entre avant-garde et cynisme, soif de liberté et répression.

  • Quelque chose clochait dans notre famille et ses trébuchements successifs à n'en pas douter avaient eu raison d'Agnès. Si son effondrement pouvait ne pas être inutile, c'était à révéler quelle sorte de claudication nous faisait marcher de travers à chaque génération jusqu'à cette chute finale. J'étais sûre cette fois de captiver mon frère car j'étais convaincue que venait de se livrer, sinon la vérité, du moins l'alphabet qui allait ordonner et rendre donc lisible le fatras de nos expériences communes.

    La narratrice traverse toute la France en voiture pour rejoindre son frère dans le Sud : elle vient lui annoncer que leur petite soeur, Agnès, a été internée à Sainte-Anne. Mais il est difficile de parler avec lui, qui refuse toute complicité et passe son temps plongé dans son arbre généalogique... Le frère et la soeur n'ont rien en commun, sinon des souvenirs de leur enfance, en partie passée en Guyane, avec Agnès notamment...
    Que s'est-il véritablement passé dans ce vert paradis de la jungle guyanaise? Quel lourd secret de famille a provoqué la folie d'Agnès ?
    Dans ce premier roman, Pia Malaussène crée une ambiance oppressante, dense et inquiétante à l'image de la forêt équatoriale. Au coeur de laquelle elle laisse pourtant entrevoir des rais de lumière et une aurore possible...

  • À Rivière au Sel, en plein coeur de la forêt, on veille un mort, un homme qui s'est installé dans le village quelques années auparavant et dont on ne sait pas grand chose.
    Est-il cubain ? colombien ? A-t-il déserté ? Pourquoi est-il revenu en Guadeloupe ? Les réponses ne sont pas claires.
    Cependant peu importe la véritable identité de cet homme. Ce qui importe, c'est l'image que les individus gardent chacun de lui et les modifications essentielles qu'il a apportées dans leurs vies.
    Dans le temps clos de cette seule nuit, au delà de cette petite communauté, c'est toute la société guadeloupéenne d'aujourd'hui qui se dessine, avec ses conflits, ses contradictions et ses tensions.

  • Zola Jackson

    Gilles Leroy

    « On nous l'avait promis. Juré. Que les nouveaux ouvrages jamais ne céderaient. Solides comme le roc. Plus forts encore que le barrage Hoover - un rempart infrangible. On nous l'avait promis et bêtement j'y ai cru. Zola ! Sois maudite ! Zola tu étais mère, comment as-tu pu t'aveugler à ce point ?. Mon enfant est loin depuis longtemps. Dieu merci, mon enfant vit au loin. Au nord. Mon enfant a préféré le froid où jamais la sueur ne trahit en auréoles fautives sous les bras. Il avait raison, ce pays sous la mer ne vaut rien. Nos métiers ne valent rien. Nos maisons de bois ne valent rien. Mais ce piège est le mien, c'est là que je vis, c'est ma maison, mon cabanon, je n'ai qu'elle, elle et Lady. » Août 2005, delta du Mississippi : l'ouragan Katrina s'abat sur la Nouvelle-Orléans. Les digues cèdent sur le lac Ponchartrain et les quartiers modestes sont engloutis.
    La catastrophe touche de plein fouet la communauté noire. Tandis que ses voisins attendent des secours qui mettront des jours à arriver, l'institutrice Zola Jackson s'organise chez elle pour sa survie. L'eau continue de monter, inexorablement. Du ciel, les hélicoptères des télévisions filment la mort en direct.
    Réfugiée dans le grenier avec sa chienne Lady, Zola n'a peut-être pas dit son dernier mot.
    Sous la plume de Gilles Leroy, Zola Jackson, femme de trempe et mère émouvante, rejoint le cercle des grandes héroïnes romanesques.

  • "Je m'appelle Manège, j'ai neuf mois et je pense quelque chose que je ne sais pas encore dire. Entrez dans ma tête. Mon cerveau est plié en huit comme une nappe de coton. En huit ou en seize. Dépliez la nappe, voilà ma pensée de neuf mois : d'une part, les coccinelles n'ont pas bon goût. D'autre part, les ronces brûlent. Enfin, les mères volent. Bref, rien que d'ordinaire. Il n'y a que du naturel dans ce monde. Ou si vous voulez, c'est pareil : il n'y a que des miracles dans ce monde."

  • Danser

    Astrid Eliard

    Chine, Delphine et Stéphane ont une passion commune : la danse. Sans elle, ils ne se seraient sans doute jamais rencontrés. Milieux sociaux, origines géographiques, motivations, histoires familiales, tout les opposait. À l'École de danse de l'Opéra, ils vont cohabiter, se détester, se jauger, s'aider... La danse est exigeante. Chine, Delphine et Stéphane iront-ils au bout de leurs rêves ? Avec beaucoup d'humour et de tendresse, Astrid Éliard nous entraîne dans le monde des petits rats de l'Opéra, un monde à part, où l'on vit en musique, en tutu et chignon pour les filles, en collant pour les garçons. Mais derrière cet uniforme, on découvre des adolescents comme les autres, préoccupés par les questions de leur âge et de leur époque. Leurs corps sont en train de devenir des objets de désir. Il leur faudra donc vivre ce changement, assumer le trouble des premiers émois amoureux, et concilier l'idéal de perfection avec la trivialité du réel...

  • "Les saintes de Zurbarán, ces femmes parées, presque fardées, qui acceptaient extatiques la violence des bourreaux, je les avais aimées, et j'avais désormais envie de lacérer leur image, leur visage si lisse et si tendre. Désormais j'avais soif de suppliciés, de brûlés vifs, de langues coupées, de jambes brisées, de membres détachés et semés aux quatre vents. Quel mérite y avait-il à affronter le mal si tout était désincarné ? Dans l'horreur qui nous avait saisis le 11 mars, nous avions hurlé, pleuré, tremblé, supplié et gémi. Depuis Atocha, j'avais le sentiment que personne ne pourrait plus jamais rien pour moi."

    11 mars 2004 : attentats dans quatre trains de la banlieue de Madrid. Restauratrice de tableaux, Alice sort indemne mais choquée de la catastrophe qui fait près de 200 morts et des milliers de blessés. Après le drame, elle n'est plus la même : elle qui aimait tant raviver la beauté des toiles de Zurbarán trouve désormais son travail dérisoire. Même sa relation amoureuse avec Angel, chef-cuisinier venu de Colombie, est remise en cause. Loin des siens, seule avec sa blessure intime, elle vit les affres de la culpabilité des 'survivants' : elle doit rentrer en France. Mais comment faire quand on est incapable de sortir, incapable de prendre un avion ou un train ?
    Sobre et sensible, Sarah Manigne cerne au plus près le malaise d'une victime et questionne la représentation picturale de la douleur. Jusqu'à quel point l'art console-t-il ?

  • Tu écris comme on crie pour appeler à ton secours, transformer les morts en vivants, retrouver des lieux perdus. Jamais de plan, tes personnages te dictent les mots qu'il faut. Tu écris comme tu jardines, la terre creusée en profondeur comme pour mieux t'ancrer dans le sol français, écris pour liquider un contentieux avec toi-même et ton passé. Tu as rarement recours à l'imagination, ta vie dépasse toute fiction. C'est dans ta nature de perdre les hommes qui t'aiment, dans ta nature d'écrire ce que tu vis, le vécu ne prend sens qu'une fois écrit noir sur blanc ou serré, braise dans ta main, la brûlure confirme que tu es encore en vie.

    Une femme s'interroge : pour quelles raisons n'a-t-elle pas su garder les hommes qui ont partagé sa vie ? La passion d'écrire est-elle incompatible avec l'amour ?
    Vénus Khoury-Ghata parle de toutes les femmes qui vivent dans une grande solitude après une disparition.
    Vénus Khoury-Ghata rend le deuil presque supportable.

  • Le petit ami

    Paul Léautaud

    « J'ignore si le lecteur s'amusera beaucoup des souvenirs d'enfance que je vais raconter. Il y a bien cinq ans que je me demande si je dois les écrire, moi, et je viens seulement de m'y décider ! Qui sait aussi si cet enfant que j'ai été et que je revois en ce moment avec une netteté qui touche au prodige ne me reprochera pas, quand j'aurai achevé, d'avoir été, à son sujet, si loin dans ce livre. Pauvre chéri ! Comme disent si tendrement mes amies, quand je leur en parle. Enfin, ça fera peut-être quelques bonnes pages. » Dans Le Petit Ami (1903), Paul Léautaud relate ses jeunes années au milieu des lorettes et ses retrouvailles éphémères avec sa mère, femme à la fois proche et interdite.

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