• La Grande Guerre est finie. Le tisserand Cesare Pasquali rentre chez lui en Italie après avoir été fait prisonnier en Autriche. Amputé de deux doigts, il ne peut plus exercer son métier et se retrouve plus misérable dans son village de Ligurie que lors de sa captivité sur le sol de l'ennemi où son départ fut pleuré par ceux qui étaient supposés le haïr mais qui lui firent une place parmi eux. Poussé par la nostalgie de cet accueil, il décide de regagner la frontière. Mais le sort ne tarde pas à placer sur sa route un homme très particulier qui va devenir pour lui beaucoup plus qu'un frère...

    En dénonçant les traditions cocardières qui inoculent aux hommes la fierté nationale, excitent le désir d'affrontement et cultivent un instinct mortifère, La Marche royale met en garde contre les préjugés et le conditionnement identitaire pour mieux chanter les idéaux humanistes et universalistes qui seuls rassemblent les hommes. Andreas Latzko invite à privilégier les lumières de la raison et la fraternité plutôt que l'ivresse de la virilité et le patriotisme exalté.

  • Le lieutenant s'aperçut tout à coup qu'il avait été très injuste à l'égard du pauvre aspirant Meltzar. Le pauvre garçon ne pouvait être tenu pour responsable de la sinistre bêtise qui l'habitait ni de son patriotisme bêlant. Avec un disque de gramophone en guise de tête, comment penser avec rectitude ? Sa charmante tête blonde de dix-huit ans, on l'avait démontée et remplacée par un disque juste bon à bêler la marche de Rákóczy. Le pauvre gosse avait dû souffrir lorsque son lieutenant, de vingt ans son aîné, lui avait tenu des discours sur l'humanité ! Quand on a un disque planté sur le cou, comment comprendre que les soldats italiens qu'on voyait passer, déchiquetés, en sang, auraient eux aussi préféré rester à la maison, mais qu'une affiche à un coin de rue les avait poliment persuadés de partir se faire écrabouiller ?
    - Gramophone ! Allez chercher les têtes ! Que des gramophones !
    Mais sa vocifération libératrice se brisa en une plainte sourde. À chacune de ses paroles, une aiguille acérée lui fouillait le cerveau.

  • Il paraît qu'il existe encore des hommes faits de chair et de sang qui peuvent lire un journal sans vomir.
    Sans dégoût ni révolte. peut-on avoir connu ce défilé continu de cadavres, cette production ininterrompue de souffrance, cette fabrique à malheurs, et lire avec sérénité une page sur les progrès médicaux ou le perfectionnement des soins apportés aux blessés ? qui sont les fous ? il est des hommes qui reviennent chez eux avec la mort dans les yeux. ils marchent comme des somnambules dans les rues bien éclairées.
    Ils ont encore à l'oreille les cris qu'ils poussaient sous l'ouragan de fer pour recouvrir leur peur et leur détresse. ils sont alourdis par l'horreur comme un mulet par sa charge. ils voient encore les regards étonnés de ceux qu'ils ont transpercés. et ils sont là, osant à peine ouvrir la bouche, parce que autour d'eux les femmes et les enfants parlent de grenades, d'obus et d'assauts à la baïonnette avec une curiosité enjouée.
    Hommes en guerre nous fait visiter la salle des machines de l'horreur qui s'ouvre sur le repos absurde que les civils ménagent à ceux qui en sortent : épisodes de la guerre reliés par un sentiment commun de souffrance et de révolte.

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